Ubisoft a beau être l’un des fleurons français du jeu vidéo, son indépendance n’a jamais tenu qu’à un fil. La famille Guillemot, fondatrice de l’éditeur, ne contrôle qu’une part minoritaire du capital, ce qui l’expose en permanence aux appétits extérieurs. Pour consolider sa position, elle s’est tournée en septembre 2022 vers un allié de poids : le géant chinois Tencent, déjà bien implanté dans l’industrie du jeu à l’échelle mondiale.
Le montage est assez subtil. Tencent a injecté 300 millions d’euros dans l’opération, répartis entre l’acquisition de titres existants et une augmentation de capital. L’argent n’est pas allé directement dans Ubisoft, mais dans Guillemot Brothers Limited, la holding qui sert de bras armé à la famille. Tencent en a pris 49,9 % du capital. Le chiffre impressionne, sauf qu’il est largement neutralisé par une clause clé : le groupe chinois ne dispose pas de plus de 5 % des droits de vote au sein de cette holding. Autrement dit, il met l’argent sur la table sans prendre les commandes.
Cette nuance change tout. En renforçant les moyens financiers de la holding familiale, l’accord permet aux Guillemot d’agir de concert avec Tencent et de peser, à eux deux, environ 19,8 % du capital d’Ubisoft et près de 24,9 % des droits de vote. C’est un verrou défensif. Face à un éventuel raider qui voudrait racheter l’éditeur, la famille pèse désormais plus lourd dans les votes, ce qui complique sérieusement toute prise de contrôle hostile.
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Tout a été calibré pour rassurer sur l’indépendance de l’éditeur. Tencent s’est engagé à ne pas dépasser 9,99 % de participation directe dans Ubisoft, et ce pendant huit ans, alors qu’il détenait environ 4,5 % du capital à ce moment-là. Pas question non plus de droit de veto sur les décisions opérationnelles, ni de chamboulement dans la gouvernance. Sur le papier, le studio reste piloté par les Français, le partenaire chinois jouant le rôle de soutien financier discret plutôt que de patron de l’ombre.
Pourquoi un tel montage ? Parce qu’Ubisoft traversait une période compliquée en bourse, avec un titre malmené et des rumeurs récurrentes de rachat. Plusieurs fonds d’investissement lorgnaient l’éditeur, et la famille fondatrice n’avait pas les reins assez solides pour repousser seule une offre agressive. S’adosser à Tencent revenait à se trouver un parapluie capable de tenir face aux tempêtes financières, sans pour autant brader le contrôle créatif.
Reste une question de fond, qui dépasse le seul cas Ubisoft. Voir un acteur chinois prendre pied, même indirectement, dans un éditeur stratégique européen alimente forcément les débats sur la souveraineté du secteur. L’accord a été pensé pour répondre à ces craintes en bétonnant les garde-fous. Mais il illustre une tendance lourde : l’industrie du jeu vidéo se concentre, et les studios indépendants doivent souvent choisir entre se faire absorber ou trouver un protecteur assez puissant pour rester maîtres chez eux.
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